Chapitre huit.

 



Chapitre huit.



Harry Styles
 
          Mes doigts s'accrochent à la cuvette des toilettes et je sens du vomi remonter douloureusement tout le long de mon ½sophage pour rejoindre l'eau des chiottes. C'est dégueulasse. À mon image. À l'image de la soirée que j'ai passée à boire et à l'image de ma vie toute entière. Je supporte de moins en moins la coke. Mes saignements de nez deviennent plus fréquents et j'ai continuellement des nausées. Azoff  m'a dit que c'était normal. Enfin, « normal », disons que ce sont les effets secondaires d'un consommateur régulier. Ça m'a fait un coup quand il a sorti ça comme ça, comme si c'était évident depuis le début. Régulier. Je suis un putain de camé et je finirai probablement comme tous les antihéros de ces films à la con avec un bras coupé après une injection ratée. Mais, à cet instant, je n'ai pas envie de m'attarder sur le sujet. 
Mes doigts se resserrent sur la céramique des toilettes et mon corps se crispe tandis que je continue de vomir. Putain, c'est tellement douloureux, je déteste ça. Les crampes dans l'estomac, ma tête qui résonne et l'odeur de vomi. Je déteste ça. Je déteste la coke. Je me déteste.
Je sens soudainement une main relever mon front qui était collé à la cuvette et je continue de vomir alors que Azoff  me frictionne le dos. Je me déteste. Je ne mérite pas ça. Je ne mérite pas tout ce qu'il fait pour m'aider. Parce que lui, il n'est pas comme moi. Il vient d'un milieu défavorisé. Vendre de la drogue est le seul moyen qu'il a trouvé pour s'en sortir. Sauf que moi, je l'enfonce. Jour après jour. À cause de mes crises, à cause de mon tempérament à la con et à cause de mes caprices. Je l'empêche de travailler, car il est obligé de me surveiller, de s'occuper de moi. Encore maintenant, il est assis dans les chiottes à me tenir contre lui à la place de vendre sa came pour se faire un peu de thune.
Je sais que l'argent, je pourrais le lui donner directement. Ça lui éviterait bien des emmerdes. Mais il a toujours refusé. Par orgueil, bien sûr, parce qu'il en a tellement besoin de ce fric que ça me tue de le voir s'acharner avec son job de serveur dans un pub pourri de la capitale et de dealer. Ça me tue de foutre ma thune en l'air pour de la merde, mais l'argent lui revient donc ça soulage ma conscience. Enfin, je crois.
Je crache une dernière fois dans la cuvette pour m'ôter ce goût immonde de vodka - whisky - gin que j'ai dans la bouche. J'entends la soirée qui continue dans les pièces d'à côté. On est chez une amie à Azoff  et moi, une des seules qu'on ait en commun d'ailleurs. Kendall Jenner. Une fille plutôt cool, mais légèrement trop portée sur la coke, comme moi en quelque sorte. Une Harry Styles au féminin. Quoi qu'elle n'ait pas grand chose à envier à mon patronyme puisque le sien sonne déjà assez classe. Son père possède une des plus grosses maisons de disque du pays et elle n'est pas du genre à le cacher. Elle est toujours en train de se vanter de toutes les stars qu'elle rencontre alors que tout le monde s'en fout. 
 
— On va rentrer, me murmure Azoff  doucement.
— Non, je vais bien.
— Ah oui, pardon, j'ai mal interprété la situation. On se refait un rail dans la cuisine ?
 
Je pourrais sentir de l'ironie dans sa voix, mais c'est plus que ça. C'est de la colère. Il en a marre de moi et je le sais. Je suis imbuvable depuis ces derniers temps, imbuvable depuis que l'héritier m'a vu faire ma crise de panique. Oui, ça fait un mois et je devrais passer au-dessus de ça, mais je ne peux pas. Je repense à son regard. À la pitié et au dédain qu'on lisait dans ses yeux. Ça m'énerve. Ça m'énerve au point que je veux lui prouver que je ne suis pas qu'un sale gosse camé. Alors, à la place d'arrêter, je me drogue encore plus qu'avant. Pour lui prouver que je peux tenir le coup, que je ne suis pas si faible et qu'il a tort.
Un nouveau spasme me secoue le ventre et je vomis de nouveau dans la cuvette des chiottes. Putain, ce soir, j'ai du mal à ne pas lui donner raison.
 
— Tu me gonfles Harry. Je te jure, c'est tous les soirs pareils avec toi. Je vais arrêter de te fournir.
 
Un rire amer s'échappe de mes lèvres encore collantes de salive et de vomi. Je suis son meilleur client, il ne pourra jamais faire ça.
 
— Je ne déconne pas, reprend-il comme s'il lisait dans mes pensées, J'en ai marre de te voir comme ça.
— T'en as surtout marre qu'on ne puisse plus baiser.
 
Je sens sa main attraper mes cheveux à l'arrière de mon crâne et il projette violemment ma tête contre la cuvette. Ma pommette gauche s'écrase contre la céramique et un cri de douleur s'échappe de ma gorge tandis qu'il relâche sa poigne.
 
— Va te faire foutre.
 
Il se barre de la salle de bains en claquant la porte derrière lui et je me laisse tomber sur le carrelage froid avec l'impression que ma joue gauche fait le triple de celle d'à côté. Je ne sais même pas pourquoi je lui ai dit ça. Malgré tout ce qu'on prétend, on sait tous les deux que c'est plus que du cul entre nous. Ça fait deux ans qu'on traîne ensemble. Deux ans qu'on se voit tous les week-end, presque même tous les soirs de semaine. Deux ans qu'on baise. Deux ans. Et le cul, ça ne dure pas deux ans. Il y a quelque chose de plus. Aucun de nous deux ne veut mettre un mot sur ça, mais il y a quelque chose, en tout cas. Et moi, comme un con, je viens de nier ce quelque chose d'inexplicable. Je viens d'effacer toutes ces fois où il m'a sorti de la merde. Toutes ces fois où il m'a fait passer moi avant lui. Je lui ai balancé ça comme si je prétendais que la seule chose qui l'intéressait chez moi c'était mon cul. Je suis qu'un connard. Je ne sais même pas pourquoi j'ai voulu lui faire du mal. Peut-être pour qu'il souffre comme je suis en train de souffrir maintenant. Parce que je suis égoïste et que je n'aime pas être seul, même dans mon malheur. Et puis, je préfère qu'il me déteste plutôt qu'il ait pitié de moi.
Je me relève de ma position en titubant. J'ai la gorge brûlée et je me dirige vers le lavabo pour me rincer les lèvres. L'eau fraîche me fait du bien et j'en profite pour passer ma joue endolorie sous le jet. Je me relève pour me retrouver soudainement en face de mon reflet et- Merde quoi. Il ne m'a pas loupé. J'ai la pommette gauche toute enflée et violacée. J'ai la flemme de me soigner maintenant. D'ailleurs, j'ai la flemme de tout. De rester à cette soirée, de rentrer chez moi, de m'excuser auprès de Azoff . Je n'ai pas envie de faire d'effort.
Je sors de la salle de bains et me dirige directement vers le canapé du salon. Les gens continuent de danser et crier autour de moi. Je vois Kendall avec un verre à la main et qui me propose de m'en servir un. Je décline sa proposition d'un geste de la tête puis me contente de récupérer mon manteau qui traîne sur le dossier. Je ne prends même pas la peine de l'enfiler et me dirige vers la porte. Je passe entre les invités sans même m'excuser puis parviens finalement à la sortie. J'actionne la poignée puis claque la porte derrière moi.
Silence total. Bonheur.
Je reprends ma respiration puis me dirige vers les escaliers. Je déteste les ascenseurs. Je crois que je suis claustrophobe là-dedans. Je dévale les marches quatre à quatre. Il y a six étages dans son immeuble, mais je m'en fous. J'ai encore la tête qui tourne et la vitesse à laquelle je descends me fait penser que je risque de m'étaler comme une merde. Mais quitte à être défiguré, autant le faire en beauté.
Je continue de dévaler les étages jusqu'à ce que je sente soudainement une main m'attraper sauvagement par le bras. Je trébuche de deux marches sous l'effet de surprise et j'entends crier alors que Azoff  me plaque contre la rambarde de l'escalier, m'explosant le dos au passage.
 
— Mais tu vas où putain ?! Tu ne te barres pas sans moi.
— Lâche-moi ! Je fais ce que je veux.
— Pas dans cet état ! Beugle Azoff  en serrant de plus en plus fort mes poignets, T'es qu'un déchet Styles. Je ne te laisse pas rentrer dans cet état.
— Mais tu n'as pas le choix !
 
J'arrive finalement à me dégager de son étreinte parce que, lui aussi, il est coké et qu'il n'a pas tout à fait la maîtrise de son corps. Je pose mes deux mains sur sa poitrine et le repousse un grand coup. Il tombe d'une marche et je continue sans trop savoir pourquoi :
 
— Tu n'as aucun droit sur moi ! Tu n'es pas mon copain. T'es juste rien, Azoff . T'es le mec qui m'a fait couler, mais à part ça, t'es rien.
— Tu te fous de ma gueule ?
— Quoi ? Ce n'est pas vrai, peut-être ? Ce n'est pas toi qui t'es dit que j'étais juste un pauvre gosse de riche qui allait tomber dans ton piège en me refilant ta merde ? Putain, j'avais quinze ans ! Quinze ans ! Alors quoi ? Je dois te remercier, c'est ça ? Et bien merci d'avoir foutu ma vie en l'air.
— T'es dégueulasse de me dire ça.
 
Je vois ces pupilles briller. C'est la première fois que je lui sors un truc pareil. C'est peut-être même la première fois que je le pense. Ça fait bizarre. Parce que, pour être honnête, je n'y avais jamais vraiment réfléchi. Azoff  ne répond pas. Normal. Il sait que j'ai raison. C'est comme ça qu'ils font dans ce genre de trafic. Il repère une proie facile, il l'amadoue, lui vend sa merde pour qu'elle devienne accro et après il ne la lâche plus. Ça a marché avec moi comme ça marche avec tout le monde. Alors, je ne sais pas pourquoi je sors du lot des clients de Azoff . Mais là, tout de suite, je n'ai plus envie de sortir du lot. Je veux juste n'être plus rien pour lui. Je veux juste n'être plus rien pour personne.
 
— Je ne te fournis plus à partir de ce soir, déclare Azoff  comme s'il cherchait vraiment à se redonner de la crédibilité.
— Si tu ne m'en vends plus, j'irais voir ailleurs.
— Jamais, me coupe-t-il sèchement, Jamais tu recommences un truc pareil. Je ne veux pas recevoir de nouveau un coup de fil d'un inconnu pour me dire que tu clamses sur le trottoir. Tu m'entends ?
 
J'entends, mais je n'ai pas envie de répondre.
 
— Harry ?
— Je veux un sachet, maintenant.
— Hors de question.
— Tout de suite.
— J'ai dit non.
— J'irai acheter à quelqu'un dehors. Au mec le plus louche que je pourrais trouver dans Londres.
— C'est quoi ce chantage à la con ? M'interroge-t-il, blasé.
— Donne.
 
Je lui ai tendu ma main et j'ai dit ça clairement pour lui faire comprendre que je ne changerai pas d'avis.
 
— Va te faire mettre.
— Donne.
— Non.
 
Honnêtement, je ne sais pas qui gagnera à ce jeu là. On est tous les deux plus têtus que l'autre.
 
— Donne.
— N-O-N.
— Alors tu veux quoi ? J'explose, De la thune, c'est ça ?
 
Je fourre mes mains dans les poches de mon slim et j'en retire des billets. Je les lui balance à la gueule sans même regarder de combien il s'agit. Les billets tombent par terre parce que, bien sûr, il a trop de fierté pour les ramasser.
Je continue, toujours aussi furieux :
 
— Bah prends ! Qu'est-ce que t'attends ? C'est de la thune que tu veux, non ?
— Ta gueule Harry, je vais t'en foutre une.
— Vise l'autre joue, ça sera symétrique comme ça.
— Mais ferme ta putain de gueule, bordel.
— Et toi, donne-moi ma came. J'ai payé.
— T'as balancé de l'argent et je ne l'ai pas ramassé.
 
Putain, je crois que je vais le tuer. Je vais le pousser dans les escaliers. Je ne sais pas pourquoi je suis aussi furieux. Je crois que j'ai accumulé trop de colère à l'intérieur et que j'ai besoin de l'extérioriser. Je me baisse vers le sol, ramasse mes billets et me relève en les lui enfonçant dans les poches de son slim.
Azoff  ne bouge pas. Il me regarde faire, consterné. Non, même pas consterné. Il me regarde avec dédain et je vois bien qu'il se retient de toutes ses forces de ne pas m'en foutre une. Franchement, je sais bien que je le mériterais.
Je continue :
 
— Tu l'as mon fric. Je veux ma came. Maintenant.
 
Je continue de le provoquer sans trop savoir pourquoi. Peut-être pour tout casser, pour tout arrêter là. Parce que tout va trop loin et que j'ai l'impression que je n'arrive plus à suivre. Comme si j'étais accroché qu'à une main à l'arrière d'une locomotive et que mon corps heurtait tous les cailloux sur la route. J'ai envie de tout lâcher, de libérer ma main et de m'écraser sur la route. Ça sera douloureux au moment de la chute, mais ce sera plus rapide que cet enfer.
 
— T'es qu'un bouffon, Harry.
— Oh tu parles ? Quoi, tu n'as pas eu assez ?
— Je vais te tuer.
— Tu veux quoi de plus ? Mon cul ?
 
Je déboutonne mon bouton de jean et commence à baisser mon pantalon tandis qu'il m'arrête brutalement en posant ses mains sur mes avant-bras. Il serre mes brûlures et je grimace, il me lâche de suite.
 
— Arrête tes putains de conneries.
— Alors donne-moi ma came.
 
Azoff  serre des dents et je comprends que j'ai gagné. Je sais qu'il veut m'aider, mais il ne faut pas trop lui en demander non plus. Et là, j'ai clairement abusé. Il enfonce sa main dans la poche de son manteau et en ressort un paquet de poudre blanche. Il me le balance à la gueule et je le reçois sur l'½il droit avant que le sachet ne tombe par terre.
 
— Sniffe-le et va crever plus loin. Je n'ai pas que ça à foutre et je t'interdis de me rappeler.
 
Puis il remonte les escaliers sans m'accorder un regard. Voila. C'est fini. Ma main a lâché la locomotive et je viens de m'étaler sur le sol comme une merde. Je sens mon corps érafler tous les graviers. Je sens les cailloux entrer dans ma peau et creuser des cicatrices pour y rester. Je sens ma respiration se stopper sous l'effet du choc. C'est plus douloureux que ce que j'imaginais. Sauf que c'est trop tard. La locomotive s'éloigne et je n'ai plus la force de la rattraper. Je suis trop abîmé pour lui courir après. Je peux juste la voir s'éloigner. Et elle s'éloigne.
 Je ne sais pas combien de temps je reste dans les escaliers, mais je finis par me bouger de là. Je sors de l'immeuble tel un zombie et je hèle un taxi sur la route dans lequel je m'engouffre sans même faire attention à la gueule du mec.
 
— Où je vous dépose ?
— Pont de Westminster.
— A quelle adresse ?
— Juste au pont.
 
Le chauffeur ne répond pas et finit par démarrer. Je regarde Londres à travers la baie vitrée, sans trouver la force de pleurer. Parce que je ne peux pas lui en vouloir. C'est moi qui aie lâché, pas lui. La seule façon de me récupérer aurait été de se jeter avec moi et je sais que Azoff  n'en a pas envie. Je n'en vaux pas le coup. Il y a des millions de façons de sombrer, mais en suivant quelqu'un, c'est juste pathétique.
La voiture s'arrête au pont et je remercie le ciel d'avoir pensé à emmener ma carte bancaire car j'ai balancé tous les billets qui me restaient à Azoff . Je paye puis sors du véhicule pour me diriger vers le pont. Vers cette vue qui m'apaise sans y parvenir réellement. Je pose mes mains sur la peinture écaillée, je passe mes deux jambes et je m'assois. Dans le vide. Comme si je rentrais à la maison. Et puis je repense à tout ce qu'il s'est passé, ces derniers temps. À Liam, qui continue de baiser Jade en prétendant ne pas en être amoureux. À ma s½ur, qui croule un peu plus tous les jours sous le travail que lui refile mon père. À Niall, cloué à sa chaise roulante. À son frère, qui n'est pas mieux en taule. À Edward, qui est devenu une boule de nerfs incontrôlable. À ma mère qui ne voit rien ou qui fait semblant de ne rien voir. Puis à Perrie, celle qui est finalement revenue de cette soirée avec Zayn. Revenue sans sa vertu, je suppose, mais revenue quand même. Je ne lui ai pas adressé un seul mot depuis ce soir-là. Aucun. Parce que je n'en reviens pas qu'elle ait pu me trahir de la sorte. Le pire, c'est qu'elle se fiche totalement de mon indifférence. Je crois même qu'elle continue de voir le gorille. Ça me répugne. Ça me répugne, mais je ne peux rien dire.
Je sors de ma poche le sachet de drogue et le pose devant mes yeux. Je le fixe. Je fixe cette merde qui me pourrit la vie. Je fixe cette merde qui me permet pourtant de continuer à la vivre. Mes doigts se resserrent sur le sachet. Je n'en ai même pas envie. Ça devient grave là. Je n'ai même plus envie de coke. Je ne sais même plus de quoi j'ai envie.
Je range le sachet dans ma poche et j'en profite pour sortir mon téléphone portable. Je le fais rouler entre mes doigts puis, sans réfléchir, je me mets à écrire.
 
 
 
  SMS de Boucle d'or à Grand méchant loup
03:23. Une seule bonne raison de ne pas sauter ?
 
  SMS de Grand méchant loup à Boucle d'or
03:24. L'eau est froide.
03:36. Tu es au pont ?
03:47. Hey connard tu ne me réveilles pas en plein milieu de la nuit pour m'annoncer ton suicide.
 
  SMS de Boucle d'or à Grand méchant loup
03:49. Oui je suis au pont.
 
  SMS de Grand méchant loup à Boucle d'or
03:51. Attends que j'arrive avant de sauter. Je veux être aux premières loges.
 
  SMS de Boucle d'or à Grand méchant loup
03:53. Pourquoi devrais-je t'accorder cette faveur ?
 
  SMS de Grand méchant loup à Boucle d'or
03:53. Ne saute pas.
03:55. Je suis en chemin.
 
 

Chapitre huit.

 Louis Tomlinson
 
                J'avance vers lui, enfonçant mes mains dans mes poches. Je ne sais pas ce que je fais ici. Je ne sais plus ce que je fais ici. Parce que, sur le coup, quand j'ai reçu son message, je savais que je devais me relever. J'ai enfilé les premières affaires qui me sont tombées sous la main – un jogging noir et un pull de sport trop grand qu'Isaac a dû laisser traîner chez moi – et je suis sorti de l'appartement. Mais, maintenant, je ne sais plus. Il est quatre heures du matin et je ne comprends pas ce que je fous sur ce putain de pont. Pourtant, je continue d'avancer.
Je m'arrête à sa hauteur. Il est assis et regarde l'horizon. Je sais qu'il m'a entendu arriver. Je m'accoude à la rambarde et regarde la Tamise en-dessous de nous, avant de lui jeter un coup d'½il discret. Il est défoncé. Pas au sens propre du terme même si je me doute bien qu'il est drogué. Mais je veux dire, défoncé par la vie. Il n'a pas la gueule que devrait avoir un gamin de dix-sept ans. Et puis, même, personne ne devrait avoir cette gueule, peu importe son âge ou son passé. Il ne me regarde pas. Il continue de fixer l'horizon et la grande roue de Londres. Je me retourne vers lui et je déclare sourdement :
 
— Alors, laisse-moi résumer : Harry Styles. Dix-sept ans. Fils de riche. Solitaire. Drogué. Suicidaire. Sort avec son dealer qui lui tape dessus.
 
Il ne répond pas, ne fait aucun mouvement de tête.
Je continue de l'interroger :
 
— Est-ce le fait de porter tous les clichés du monde sur ton dos qui te pousse à te jeter de ce pont ?
 
Je vois ses mains se reposer sur la rambarde et il ôte la peinture écaillée avec ses doigts avant de jeter les bouts secs dans l'eau. Puis il finit par me répondre :
 
— Je ne sors pas avec mon dealer.
— Donc, je suppose que l'autre partie de ma phrase est vraie. Il te tape dessus ?
 
Cette fois, il se retourne vers moi et je vois l'étendue du travail de cet enculé sur sa pommette gauche.
 
— Je l'ai mérité.
 
J'hallucine. La réponse typique d'une femme battue qui pense être responsable de la haine de son mari. Ce gars n'en finit pas d'être un cliché. Je reste à quelques mètres de lui et m'arrête de parler. Je ne sais pas quoi lui dire. Ce n'est pas à moi de lui ouvrir les yeux sur ce pauvre type. Il est assez grand pour le faire tout seul. Et puis, je ne veux même pas savoir pourquoi il pense l'avoir mérité. Je n'ai rien à voir avec lui, rien à avoir avec...
 
— La locomotive est partie, me coupe-t-il dans mes pensées.
— Je ne sais pas ce que ça veut dire.
 
Il sourit tristement, puis ajoute :
 
— Moi non plus.
 
Je ne réponds pas, parce que je n'ai aucune putain d'idée de ce qu'il est en train de me raconter avec sa locomotive, puis il continue :
 
— Tu es venu pour me voir sauter ?
— Je sais que tu ne le feras pas.
— Alors, pourquoi es-tu là ?
 
Putain. La question que je me pose depuis vingt minutes. Qu'est-ce-que je fous là, bordel ?!
 
— Tu es quelqu'un d'étrange, Tomlinson.
— Dit celui qui est assis au dessus du vide.
 
Et là, je vois ses lèvres se relever en un petit sourire. Presque rien. Presque pas perceptible. Mais ça fait tilt et je sens ma colère monter en moi d'une force incontrôlable.
 
— Mais tu crois vraiment que t'impressionnes les gens avec tes conneries ? Avec tes appels à l'aide et ton suspense à la con... Je saute, je ne saute pas, je saute, je ne saute pas. Tout ça pour savoir si quelqu'un t'aime assez pour t'en empêcher. Et tu m'appelles moi ? Le mec qui a toutes les raisons du monde de te pousser de ce satané pont. Je ne t'aime pas, Styles. Et je crois que si t'es assis là-haut, c'est parce que t'as assez conscience que personne ne t'aime vraiment. Pas ton camé de copain qui te cogne dessus. Pas ta s½ur aveuglée par sa haine. Pas tes cousins isolés dans leur monde. Pas tes parents qui ne se rendent compte de rien. Pas tes amis parce que tu n'en as pas. Personne. 
 
Le rictus sur ses lèvres disparaît aussitôt et je continue, imperturbable, bien que j'ai conscience qu'il pourrait se jeter à l'eau d'une minute à l'autre :
 
— On souffre tous les deux. La seule différence entre toi et moi, c'est la façon dont on le gère. Moi, je survis et j'apprends à faire avec, alors que toi, tu subis, tu t'enfonces et tu te réfugies dans la drogue.
— On n'a pas le même âge non plus, commente-t-il simplement.
 
Je m'arrête pendant une seconde. Il n'a pas tort. Le conflit existe depuis longtemps, mais il s'est vraiment envenimé depuis l'accident de Niall et le viol d'Eleanor. J'avais dix-huit ans à l'époque, lui quinze. Ça paraît peu trois ans, vu comme ça, mais c'est un gouffre énorme, surtout à cet âge-là. Alors, je ne sais plus quoi penser. Peut-être qu'à sa place, je serais aussi devenu un drogué dépressif. Peut-être même que j'aurais déjà sauté. Sauf que je ne suis pas à sa place et que je n'arrive pas à entrer dans sa tête. Jamais. Comme s'il était entouré d'un brouillard si épais qu'on peut seulement distinguer la forme, mais pas son contenu. Je ne sais pas ce qu'il y a en-dessous de son visage, en-dessous de ses traits enfantins qui ont déjà tant vécus, en-dessous de ce trop plein d'apparence. Et puis, j'en ai marre de réfléchir, marre de me poser des questions. Je pose mes mains sur la rambarde du pont et je grimpe à mon tour. Je m'assois dans le vide, parce que, moi aussi j'ai envie de le faire. Moi aussi, je veux être comme lui, juste quelques secondes. Un gamin assis sur un pont et qui ne pense pas aux conséquences de ses actes. Excepté que, même perché là-haut, je n'y arrive pas. Je me retourne vers lui et je le regarde parce que je ne peux pas m'en empêcher. Et puis, je souffle, comme ça, sans vraiment réfléchir :
 
— Pourquoi tu rends ma vie si compliquée ?
— Toi, tu rends la mienne réelle, réplique-t-il, Et c'est douloureux.
— Comment je fais pour la rendre réelle ?
— Je n'en ai aucune foutue idée. Mais je sais que je n'aime pas ça. Alors juste... Arrête.
 
Je souris tandis qu'il plonge sa main dans son manteau. Il en ressort son portable et des écouteurs et je sais ce qu'il a l'intention de faire.
 
— N'écoute pas cette chanson.
— Pourquoi ? M'interroge-t-il.
— Parce qu'elle est déprimante.
— Non. Moi, elle me parle.
 
Running Up That Hill, reprise par Placebo. C'est ça, sa chanson. Il branche ses écouteurs dans son portable et je m'en empare sans réfléchir. Il me regarde un instant, totalement déconcerté et se demandant probablement si je ne vais pas jeter son téléphone à l'eau, mais je me contente de le poser sur la rambarde du pont. Puis je sors mon téléphone de ma poche et branche ses écouteurs dans mon appareil.
 
— Qu'est-ce que tu fous ? Me demande-t-il, sceptique.
— Je te fais découvrir d'autres musiques. Il est temps, non ?
— Je t'ai déjà dit que j'étais exclusif.
— J'ai une chanson pour toi.
 
Je sais que je l'ai intrigué. Je vois une lueur briller dans ses prunelles vertes. Je lui tends un écouteur et il le prend, sans me répondre, car il est déjà assez énervé de me laisser gagner. Il place son écouteur dans son oreille droite et moi dans la gauche. Je lance la musique. Everybody hurts, de R.E.M. Je nous sens partir. Loin de nos familles, loin de Londres, loin de nous-mêmes. Je crois qu'il pleure. Mais je n'ose pas me retourner vers lui.



<<Don't throw your hand>>


____________________

Voici le retour de Running Up !
J'espère que l'attente n'aura pas été trop longue :p 
Même entre deux Loukoums et une visite de mosquée, 
je prends le temps de vous concocter la suite.. 
Peu importe l'endroit du monde où je suis,
j'ai trop besoin d'écrire pour m'évader.
Bref, j'arrête mon blabla et j'attends de lire vos avis avec impatience :) 
Teşekkür ederim

 

Tags : #RunUpfic - #Acte1

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Comments :

  • RunningUp

    06/11/2016

    resteavecmoific wrote: "Nooooooon j'avais écrit un long commentaire et il s'est perdu. :(

    En très gros je disais que ce chapitre m'avait rendu super triste parce qu'on voit qu'Harry est en train de sombrer, qu'il se construisait sa personnalité d'adulte quand tout a dérapé et que malheureusement, les fondations sont si peu solide qu'il va finir pour complètement mourir à l'intérieur. S'éteindre. Il avait besoin d'Azoff, peu importe pour les raisons, il avait besoin de sa présence, de quelqu'un qui veillait sur lui et il repousse tous les gens qui voudraient le voir s'en sortir, il s'isole. Ça me brise le coeur. Même la présence de Louis ne semble pas être un bon espoir parce que c'est forcément mauvais. Ils n'ont rien de Perrie et Zayn en amoureux transit alors forcément, ce sera toxique. Mon coeur est mort lol. Puis j'avais oublié que cette chanson existait, en suis en mode repeat et je vais aller faire ma lessive en tentant de ne pas pleurer sur le sort d'Harry. Voilà :(

    C'était vraiment un très beau chapitre, triste à souhait mais tellement juste. Bravo, j'ai beaucoup aimé ❤
    "

    oh non pour ton long commentaire, j'adore trop les lire :,(
    mais merci quand même d'en avoir reposté un, moi aussi j'adore la chanson, je l'écoute à chaque fois que je suis triste, je trouve les paroles trop puissantes !
    je crois que ce chapitre là est le préféré d'Ana :)

  • resteavecmoific

    01/11/2016

    Nooooooon j'avais écrit un long commentaire et il s'est perdu. :(

    En très gros je disais que ce chapitre m'avait rendu super triste parce qu'on voit qu'Harry est en train de sombrer, qu'il se construisait sa personnalité d'adulte quand tout a dérapé et que malheureusement, les fondations sont si peu solide qu'il va finir pour complètement mourir à l'intérieur. S'éteindre. Il avait besoin d'Azoff, peu importe pour les raisons, il avait besoin de sa présence, de quelqu'un qui veillait sur lui et il repousse tous les gens qui voudraient le voir s'en sortir, il s'isole. Ça me brise le coeur. Même la présence de Louis ne semble pas être un bon espoir parce que c'est forcément mauvais. Ils n'ont rien de Perrie et Zayn en amoureux transit alors forcément, ce sera toxique. Mon coeur est mort lol. Puis j'avais oublié que cette chanson existait, en suis en mode repeat et je vais aller faire ma lessive en tentant de ne pas pleurer sur le sort d'Harry. Voilà :(

    C'était vraiment un très beau chapitre, triste à souhait mais tellement juste. Bravo, j'ai beaucoup aimé ❤

  • RunningUp

    04/08/2016

    Tona-wairua-larry wrote: "Ok alors là... LÀ..! Les larmes arrêtent pas de couler. C'est tellement triste ce qu'ils se font subir.. pourtant ils le savent qu'ils se font tous souffrir et ils arrêtent pas cette guerre idiote.. woah je sais pas ta fiction me fait ressentir des trucs c'est affolant, je crois que je déteste les personnages autant que je les apprécie. J'aime toujours autant et je continue ton histoire. xx"

    hihi oui je crois que j'ai un problème avec les anti-héros ♥

  • Tona-wairua-larry

    02/08/2016

    Ok alors là... LÀ..! Les larmes arrêtent pas de couler. C'est tellement triste ce qu'ils se font subir.. pourtant ils le savent qu'ils se font tous souffrir et ils arrêtent pas cette guerre idiote.. woah je sais pas ta fiction me fait ressentir des trucs c'est affolant, je crois que je déteste les personnages autant que je les apprécie. J'aime toujours autant et je continue ton histoire. xx

  • RunningUp

    27/07/2016

    pizzafeatluke wrote: "alors l'histoire de la locomotive elle va aller direct dans mon carnet noir ou je note tous les mots qui m'ont marquée, parce que c'est très touchant... Harry ressemble à l'enfant qu'il n'est plus quand il dit ça.
    et encore une fois j'aime beaucoup l'ambiance de ce chapitre (je préfère très largement la nuit au jour) c'est beau, et le moment du pont est assez doux, la musique proposée va très bien avec ce passage.
    j'adore, comme à chaque fois ♥
    z.
    "

    merci ça me fait vraiment trop plaisir tous tes commentaires :D

  • pizzafeatluke

    12/07/2016

    alors l'histoire de la locomotive elle va aller direct dans mon carnet noir ou je note tous les mots qui m'ont marquée, parce que c'est très touchant... Harry ressemble à l'enfant qu'il n'est plus quand il dit ça.
    et encore une fois j'aime beaucoup l'ambiance de ce chapitre (je préfère très largement la nuit au jour) c'est beau, et le moment du pont est assez doux, la musique proposée va très bien avec ce passage.
    j'adore, comme à chaque fois ♥
    z.

  • RunningUp

    22/03/2015

    Mend wrote: "Hiii,
    "Une seule bonne raison de ne pas sauter?
    L'eau est froide"
    C'est joli, j'aime beaucoup.
    "Tu rends la mienne réelle."
    C'est joli aussi, triste, mais joli.
    Harry est tellement détruit, s'en est douloureux..
    Encore une fois, je suis vraiment impressionnée, c'est magnifique, merci.
    xx
    "

    Et toi merci pour ce petit commentaire tout mignon avec les citations ! je suis contente que ça te plaise :)

  • Mend

    22/03/2015

    Hiii,
    "Une seule bonne raison de ne pas sauter?
    L'eau est froide"
    C'est joli, j'aime beaucoup.
    "Tu rends la mienne réelle."
    C'est joli aussi, triste, mais joli.
    Harry est tellement détruit, s'en est douloureux..
    Encore une fois, je suis vraiment impressionnée, c'est magnifique, merci.
    xx

  • ThugLifeIsNotLasting

    06/03/2015

    Haha xD J'me pose toujours des questions bizarres xD
    Oui *-*

  • RunningUp

    06/03/2015

    ThugLifeIsNotLasting wrote: "J'vais pas te dire à tous les chapitres que je pleure, tu vas me prendre pour une madeleine xD (d'ailleurs je sais pas pourquoi on dit "pleurer comme une madeleine" ... Ça peut pas pleurer des madeleines o.O)
    Je comprends Azoff, mais voilà quoi. Je sais pas comment le formuler. Il devrait faire réagir Harry plutôt que de le frapper quoi. J'sais pas ^^
    Sinon, Louis qui débarque sur le pont parce qu'Harry lui a envoyé un message, ça j'ai vraiment aimé. Et j'ai vraiment adoré Louis qui fait écouter une nouvelle chanson à Harry (que je suis en train d'écouter, je ne connaissais pas, enfin REM oui mais seulement Losing My Religion ^^ et j'aime beaucoup), parce que j'ai l'impression que ça fait évoluer leur relation (:
    Le pont est aussi un peu "leur" endroit, j'adore :D
    "

    ahah t'as raison ! pleurer comme une madeleine ! je n'y avais jamais pensé !
    ps : god cette chanson qu'elle est magnifique ♥

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